L'Anthropo-Bio-Cosmologie : l'ABC des relations
Anthropologiques entre la Biologie humaine et le Cosmos

 
 
Anthropologie des étoiles : un phénomène humain
 
 
Les Hommes ont de tout temps observé le ciel et les étoiles. Déjà la bipédie des premiers homidés favorisait cette observation, grâce à la plus grande mobilité de la tête et du cou qui permettait de parcourir du regard l’ensemble des cieux. Selon le paléontologue Boisserie J.R., la vie sociale aurait favorisé la bipédie (Boisserie, 2010) ce qui signifierait que bipédie et observation du ciel seraient consubstantielles à la naissance de la vie sociale et que, dès les premières observations astronomiques, celles-ci auraient pu faire l’objet d’échanges. Les recherches de Curtis Marean, de l’Université d’Arizona, sur la côte sud de l’Afrique là où l’homo sapiens trouva refuge lors de la sécheresse africaines entre 195000 ans et 123000 ans, semblent prouver que dès leur apparition les premiers Hommes modernes avaient « la capacité de comprendre le lien entre les phases de la Lune et les marées » (Marean, 2010, p.31). Nous verrons donc les témoignages que la préhistoire nous a laissés de ces premières observations. D’autre part, le ciel ne peut être phénologiquement perçu que part le seul sens de la vue. Le ciel ne peut être ni entendu, mis à part le grondement du tonnerre, ni toucher. Il n’a ni saveur ni odeur. Nous verrons donc comment notre cerveau, certainement depuis fort longtemps, traite les images du ciel que nous percevons par nos seuls yeux.
 
Histoire de l’astronomie : les spécialistes revoient leur copie !
 
Plus l’archéologie fait de nouvelle découverte sur l’histoire de l’astronomie, plus les historiens des sciences doivent revoir leur copie : la naissance de l’astronomie serait bien antérieure aux idées reçues sur son âge. Déjà, certaines recherches avaient conclu sur une antériorité de la science des étoiles qui aurait été cachée par la science officielle (Santillana, von Dechend, 1977). Mais se sont surtout de nouvelles découvertes, comme le disque de Nebra et l’horloge astronomique d’Anticythère qui démontrent la nécessité de revoir nos aprioris sur l’âge des anciennes pratiques astronomiques.
Une découverte, près de Nebra en Allemagne, d’un disque les représentant atteste de l’usage astronomique des Pléiades dès l’âge du bronze.

disque nebra
Figure 1 : Disque de Nebra représentant les Pléiades (Haddad, Martin, 2004, p.32)

 Le disque de Nebra est un disque de bronze pesant à peu près 2 kg et d'environ 32 cm de diamètre. Il daterait d'environ 1600 avant notre ère. Il se présente sous la forme d'une plaque circulaire sur laquelle se détachent, en plaques d'or incrustées, des points supposés être des corps célestes (la lune représentée en disque central ou en croissant ; les Pléiades, constellation, représentée par sept étoiles groupées...) et d'autres motifs en feuille d'or.
Il pourrait s'agir d'une représentation du ciel pour un observateur qui se serait situé en Allemagne à l'apparition des Pléiades il y a 3600 ans. Ce serait jusqu'à ce jour la représentation la plus ancienne de la voûte céleste jamais retrouvée. Au solstice d'été à Nebra, le soleil se couche derrière le Brocken. Ce fait, non négligeable, permet d'imaginer une orientation possible du disque lors de son utilisation. On y distingue aussi sur le côté droit un arc de 82 degrés qui pourrait représenter l'écart entre les points de l'horizon où le soleil se lève, ou se couche, aux solstices d'été et d'hiver. La valeur de cet angle correspond relativement bien à la latitude du lieu de la découverte. Des études récentes convergent vers l’idée que le disque de Nebra était un calendrier agricole (Schlosser, 2004), ce qui signifie que les Pléiades étaient, au moins à l’âge du Bronze européen, utilisées pour le calendrier agraire.
Concernant l’horloge astronomique d’Anticythère  (datée du Ier siècle), les dernières recherches sur son mécanisme, publiées dans la revue Nature du 31 juillet 2008, révèlent des résultats surprenants sur les cadrans arrière de son mécanisme, y compris un cadran dédié au cycle de quatre ans des jeux athlétiques dans la Grèce antique. Cette machine serait le premier témoignage de calcule automatique des opérations astronomiques complexes, tels que la position des luminaires et des planètes (Freeth, 2010).
 
horloge anticythère< Horloge dAnticythère, modèle reconstruit de la machine par Mogi Vicentini (source : Wikipedia)
 
Le disque astrologique de Chevroches (IIIe siècle) est aussi une des premières machines astronomiques. Divisé en douze compartiments égaux le disque indique les douze mois égyptiens, les signes du zodiaque et les 12 mois romains. Les historiens des sciences pensaient, hier, que ces machines, qui sont en quelque sorte l’ancêtre de nos ordinateurs, n’étaient concevables qu’au cours du Moyen Âge. Mil ans d’avance, par conséquent, sur ce que l’on croyait possible. De plus, ces diverses découvertes, le disque de Nebra, celui de Chevroches ou la machine d’Anticythère (ci-contre), démontrent la volonté de transmettre et de partager avec d’autres les observations astronomiques dès l’âge de Bronze jusqu’à l’Antiquité, ceci sans passer par l’intermédiaire de l’écriture, les témoignages historiques étant soit impossibles, à l’âge du Bronze, soit totalement absents au cours de la période historique.
 

















Lascaux : l’invention du zodiaque ?
 
Les Hommes auraient-ils conçu et partagé leurs conceptions astronomiques plus tôt qu’on le croit ? Le site archéologique qui pourrait remettre en cause toutes nos idées reçues sur l’âge des premières observations astronomiques est le site de Lascaux, revisité par la paléoastronome Chantale Jègues-Wolkiewiez. La dernière estimation chronologique sur la datation des grottes du site rupestres de Lascaux est de 18600 ans, soit près de 17000 ans avant notre ère. Pour Chantale Jègues-Wolkiewiez, cela correspondrait à l’époque où les Hommes, à la charnière du Solutréen et du Badegoulien, auraient été capables de choisir leurs sites rupestres en fonction de l’orientation astronomique de leurs entrées. La porte de la grotte de Lascaux est effectivement éclairée par le soleil couchant du solstice d’été (Jègues-Wolkiewiez, 2008, p.23).
 
lascaux soleil

Mais, ce n’est pas tout : les Hommes de Lascaux auraient été capables de reconstituer, à l’intérieur de la salle aux taureaux, les constellations observées sur l’écliptique, autrement dit les constellations d’un zodiaque primitif.
lascaux superposition
Superposition de la partie nord de la salle des taureaux et des constellations dans cette direction
il y a 17000 ans (Jègues-Wolkiewiez, 2008, p.28)

lascaux capricorne< Superposition des étoiles du Capricorne sur le bestiaire de Lascaux (photo : http://www.goetgheluck.com)
 
Les constellations dans la salle des taureaux sont décalées en raison du phénomène de la précession des équinoxes. A cette époque, les constellations du Capricorne et du Sagittaire étaient au nord, alors qu’aujourd‘hui elles sont au sud.
Si la paléoastronome Chantale Jègues-Wolkiewiez a raison, cela signifie que les Hommes du Paléolithique avaient découvert l’écliptique et dénombré des constellations d’un zodiaque primitifs, étaient soucieux de reproduire leur découverte à travers l’art pariétal et, enfin, avaient une grande faculté de mémorisation des situations respectives des étoiles constituant ces constellations. Surtout, leurs connaissances astronomiques n’avaient pas été faites pour répondre à des nécessités d’ordre économique, telle que l’agriculture (puisqu’il faudra attendre le néolithique pour cela), ni pour des questions d’ordre socio-religieuse au sens actuel du terme (la prédominance chamanique l’excluant). Mais, par conséquent, leur « art » astronomique n’aurait été motivé que par un souci d’ordre symbolique, esthétique ou intellectuel de représenter les connaissances acquises, les transmettre et les communiquer à d’autres hommes.
 
Illusions du ciel ou l’imagerie cérébrale
 
Et si cette préoccupation humaine pour le ciel était purement spécifique à notre cerveau ? Le cerveau humain crée un mirage perceptif qui nous gratifie d’un spectacle magnifique : le grossissement des objets célestes à l’horizon. Par exemple, l'illusion de la lune est une illusion d'optique dans laquelle la Lune apparaît plus grande près de l'horizon que lorsqu’elle est plus haute dans le ciel. Cette illusion d'optique se produit également avec le Soleil, les étoiles et les constellations. Elle a été connue depuis l'Antiquité et enregistrée par nombreuses cultures différentes. Comment comprendre ce phénomène, sachant que la Lune est toujours à la même distance de la Terre et que si l'on mesurait sa taille apparente avec un appareil optique, elle serait identique sur l'horizon et haut dans le ciel ?
En fait, l'œil humain (ou plutôt, le cerveau) n'a pas une appréciation objective de la perspective. Ce phénomène s'appuie sur le fonctionnement du cortex visuel, qui ne perçoit pas les objets en fonction de leur seule dimension géométrique, mais en tenant compte d'autres indices sur les objets perçus. « Tenez un livre à 30 centimètres de vos yeux, puis à une distance double, en tendant le bras. Vous constaterez que le livre, deux fois plus éloigné, ne paraît pas deux fois plus petit. Vous pouvez aussi placer votre main gauche à 30 centimètres de vos yeux, et votre main droite à 60 centimètres, en tendant le bras. Etonnamment, les deux mains semblent à peu près de la même taille. Le cerveau corrige la taille de la main la plus éloignée en l'agrandissant, de sorte qu'elle semble à peu près de la même dimension que la main la plus proche » (Lieury, 2010). Ainsi, notre cerveau sait que vos deux mains ont la même taille et ajuste les apparences en conséquence, agrandissant la main la plus éloignée. Lorsque nous observons la Lune qui se lève à l'horizon, ce phénomène de correction intervient. Nous grossissons la perception des objets les plus éloignés en tenant compte des plus rapprochés. Ce mécanisme de grossissement s'étend à la Lune.

moon illusion 1< (image 1) photographie réelle de la Lune au lever et plus haute sur l’horizon.
 
Le rôle des repères visuels terrestres dans la création de cette illusion perceptive a été mis en évidence dans diverses études. Selon une approche comparative, les personnes interrogées sur ce qu’elles ont observé disent en majorité avoir vu l’image 2 ci-contre.moon illusion 2
 
(image 2) photographie truquée montrant la Lune plus grosse à l’horizon >
 
D’autre part, Stephanie Jones et Alexander Wilson (Université du New Brunswick) ont demandé à des personnes d'estimer la taille de la Lune sur des dessins comportant un nombre variable de repères terrestres. Plus les décors proposés contenaient d'indices visuels, plus la Lune leur paraissait grande. Dans la vie réelle, elles étaient habituées à voir la Lune plus grosse dans des environnements riches en indices terrestres, et elles transposaient aux dessins leurs impressions subjectives gardées en mémoire. Comment le cerveau agrandit-il les objets plus éloignés ? « Divers mécanismes entrent ainsi en jeu lorsque nous contemplons la Lune au-dessus de l'horizon. D'une part, les indices terrestres poussent le système visuel à agrandir les objets situés au second plan et, par « contagion », la Lune. D'autre part, de petites saccades oculaires nous font apprécier intuitivement les distances et nous aident à savoir quels objets doivent être préférentiellement agrandis : ce sont les plus éloignés, ceux situés le plus près de l'horizon » (Ibid.).
Rappelons que ce phénomène d’illusion d’optique existe pour tous les objets célestes : nous avons une propension à les grossir à leurs levers et à leurs couchers. Ce phénomène peut expliquer pourquoi, de tous temps, les Hommes ont prêté une attention particulière aux observations astronomiques sur l’horizon. D’autre part, notre vision ne restitue pas la profondeur de champs du ciel. Par exemple nous ne percevons pas les distances respectives des étoiles entre elles, par conséquent les constellations que nous « inventons » restent « plates ». Ainsi tantôt nous atténuons la réalité astronomique, tantôt nous l’exagérons, de sorte que les Hommes font de véritable figures de styles en contemplant le ciel étoilé et, comme dans le Bourgeois gentilhomme, nous sommes les Monsieurs Jourdan de la poésie céleste.
 
Apparences des planètes et mythes planétaires
 
Le mouvement apparent des planètes fait également partie de cette poésie du ciel. Par exemple, la rétrogradation apparente des planètes, qui était un phénomène observé depuis fort longtemps, a été sujette à interprétation dans la tradition astrologique. Les astronomes cherchant, en vain, des justifications à l’apparente rétrogradation des planètes, phénomène très embarrassant dans le contexte d’une conception géocentrique de l’univers, les astrologues, eux, transcrivirent ces observations en terme interprétatif d’attributions planétaires. Ainsi, les phénomènes illusoires de l’astronomie géocentrique ont-ils participé de l’interprétation astrologique.
Mars, par exemple, émerge un peu plus chaque nuit de la terre pour s’élancer vers les étoiles du firmament. Mais, au bout de quelques nuits, elle entame bientôt une station (arrêt), puis, le jour suivant, rétrograde alors qu’elle se trouve à son périgée, c’est-à-dire au plus proche de la Terre, pour s’arrêter une seconde fois, au bout de quelques nuits, et repartir plus rapidement les nuits suivantes en retrouvant le sens habituel de sa progression.
 
mars< Le mouvement apparent de Mars sur l’horizon (Aveni, 1992, p.26)
 
Lorsque le Soleil se couche, Mars apparaît, au cours de cette période de rétrogradation, plus gros que jamais. De plus, lorsqu’il arrive à son périgée, il est en opposition au Soleil de sorte qu’il est visible juste après que l’astre se soit couché. Ces effets peuvent alors passer pour plus terribles. Surtout, « l’effet de Mars » peut être renforcé tous les quinze ans, car la Terre et Mars se présentent alors à leur plus grande proximité. Lorsque la rétrogradation de Mars est visible à l’est, après le coucher du Soleil, ce phénomène astronomique peut être rapproché d’une interprétation mythologique : la descente aux Enfers des dieux vainqueurs de la mort. Au fil des nuits, elle apparaît comme effectuant une descente aux Enfers, toujours plus bas vers l’est. Et c’est dans cette région qu’elle apparaît renaître lors de sa rétrogradation, en remontant dans le sens du lever des étoiles. Lorsqu’elle s’approche de la Terre, elle paraît aussi plus grosse et plus forte, comme si elle avait pu vaincre un moment le monde des morts et se précipiter tout droit vers le dôme du monde. Pourtant après sa rétrogradation, la planète, comme le héros, finira par redescendre et rejoindre le monde des morts. De l’autre côté, sur l’horizon ouest, Mars peut apparaître comme étant le vainqueur définitif de la mort, puisque lorsqu’elle repart en sens direct elle semble sortir à jamais d’outre-tombe pour s’élancer vers le firmament. S’il y avait eu dans le ciel des figures qui auraient pu donner à penser que les astres étaient semblables aux héros défiant la mort, comme les dieux eux-mêmes (les demi-dieux finissant toutefois par mourir), ce sont bien ces boucles, formées par les planètes rétrogrades, et a fortiori celle de la planète rouge plus qu’une autre.
Il en va de même pour Jupiter et Saturne. A la différence que pour Mars il n’existe qu’une seule opposition solaire par révolution sidérale, alors qu’il en existe de nombreuses pour Jupiter et Saturne. Pour Saturne, qui rétrograde très souvent au cours de sa révolution, on peut même avancer que c’est cette progression rétroactive qui a pu générer certaines caractéristiques symboliques tel le « poids » (Saturne associé au plomb) ou la mélancolie qui lui sont associés. Pour Jupiter, c’est la caractéristique du vainqueur du ciel (contre les forces ténébreuses, dans la mythologie gréco-romaine), la puissance et la supériorité que retiendront beaucoup de cultures astrologiques très différentes. Jupiter et Saturne, en effet, forment vénusrespectivement onze boucles en 12 ans et vingt neuf en 30 ans, Mars en forme sept en près de 15 ans, Vénus cinq en 8 années et Mercure vingt deux boucles en près de 7 ans.
 
< La couronne en forme de « D » de Vénus au cours de son mouvement apparent, vu de la Terre (Aveni, 1992, p.29)
 
En ce qui concerne la Lune, Vénus et Mercure, les rétrogradations de Vénus ne forment pas de boucles dans le ciel, mais plutôt des couronnes en forme de « D » autour du Soleil. Evidemment celle de Mercure est beaucoup plus atténuée, parce qu’elle remonte très bas sur l’horizon, et, bien que le schéma soit le même, Mercure reste plus souvent associée au monde semi invisible du crépuscule dans pratiquement toutes les cultures. La Lune, quant à elle, forme des phases, comme Vénus et Mercure du reste, qui sont, dans le monde entier, des indicateurs de temps.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Conclusion
 
Nous avons vu que l’observation astronomique est un phénomène humain de longue date et que l’histoire de ses découvertes antiques et préhistoriques reste à réécrire. L’exemple de la possibilité que les Hommes du Paléolithique aient pu peindre un zodiaque primitif dans les grottes de Lascaux montre que leur « art » astronomique n’a pu être motivé que par souci de représentation des connaissances acquises, pour les transmettre et les communiquer à d’autres hommes. Le ciel a donc fait l’objet d’une esthétique pédagogique et, comme nous l’avons également vu, d’une poétique anthropologique spécifique au traitement de l’imagerie céleste par le cerveau humain. La récurrence des images planétaires dans les différentes cultures astronomiques peut donc s'expliquer par le phénomène « universel » de l’imaginaire planétologique perçu par les Hommes à travers les illusions d’optique et les apparences des mouvements planétaires.



Créer un site
Créer un site